SAE 4.01: Economie écologique

Chapitre 3: La tragédie des communs

Thomas Delcey

Université de Bourgogne

La tragédie des communs

Introduction

Classification des biens

Excluabilité Faible Excluabilité Forte
Rivalité Forte Biens Communs Biens Privés
Rivalité Faible Biens Publics Biens de Club

Source: Ostrom et Ostrom (1977)

Définitions

  • Un bien rival est un bien dont la consommation réduit la consommation disponible pour un autre agent économique.
  • Un bien excluable est un bien pour lequel il est possible de limiter sa consommation.

Bien communs

Définition

  • Les biens communs sont des biens rivaux et non-excluables.
  • Le concept a pris une importance considérable avec la crise écologique pour désigner des ressources naturelles partagées:
    • Ces dernières sont en quantités limitées (rivalité) …
    • … mais n’immporte qui peut se les approprier (non-excluabilité) ;

La notion s’est élargie pour désigner des biens gérés collectivement par des communautés et qui ne sont ni soumis à la propriété privée, ni à la propriété publique.

La tragédie des communs

[L]e gardien de troupeau rationnel conclut que la seule solution raisonnable est d’ajouter un autre animal à son troupeau. Et encore un autre ; et encore un autre un autre…. Mais c’est la conclusion de chaque éleveur rationnel partageant un bien commun. C’est là la tragédie.

Extrait de Garrett Hardin (1968), “The tragedy of the Commons”, Science 162 (3859): 1243-1248.

L’écologue américain George Hardin (1915-2003)

L’écologue américain George Hardin (1915-2003)

La tragédie des communs

Définition

  • Introduit par l’écologue américain Garrett Hardin en 1968 dans un article de la revue Science ;
  • La tragédie des communs désigne le phénomène de surexploitation des biens communs.
  • Si une ressource rare (rivalité) est en libre accès (faible excluabilité du bien), des agents en compétition vont être rationnellement incités à surexploiter cette ressource.
  • La phénomène est issue de comportements en apparence rationel individuellement, malgré un résultat collectif catastrophique.

L’exemple du paturage ou du lac commun de la vidéo sont en fait des exemples d’un résultat bien connu en théorie des jeux non coopératifs: le dilemme du prisonnier.

Le dilemme du prisonnier

\[ \begin{array}{c|c|c} & \text{Prisonnier B se tait} & \text{Prisonnier B dénonce} \\ \hline \text{Prisonnier A se tait} & (-0.5, - 0.5) & (-10,0) \\ \text{Prisonnier A dénonce} & (0,-10) & (-5,-5) \\ \end{array} \]

La matrice des gains

  • Chaque case indique les peines (en années de prison) encourues par les deux prisonniers selon leurs choix respectifs.
  • \((-0.5, -0.5)\) signifie que si les deux prisonniers se taisent, ils écopent chacun d’une peine de 6 mois.

Du point de vue de Prisonnier A:

Quel est le choix rationnel pour le prisonnier A si B se tait ?

\[ \begin{array}{c|c} & \text{Prisonnier B se tait} & ... \\ \hline \text{Prisonnier A se tait} & (-0.5, - 0.5) & ... \\ \text{Prisonnier A dénonce} & (0,-10) & ... \\ \end{array} \]

Si B se tait, il est préférable pour A de dénoncer (\(0 > -0.5\)) ;

Du point de vue de Prisonnier A:

Quel est le choix rationnel pour le prisonnier A si B dénonce ?

\[ \begin{array}{c|c|c} & ... & \text{Prisonnier B dénonce} \\ \hline \text{Prisonnier A se tait} & ... & (-10,0) \\ \text{Prisonnier A dénonce} & ... & (-5,-5) \\ \end{array} \]

Si B dénonce, il est préférable pour A de dénoncer (\(-5 > -10\)) ;

Du point de vue de Prisonnier A:

\[ \begin{array}{c|c} & \text{Prisonnier B se tait} & \text{Prisonnier B dénonce} \\ \hline \text{Prisonnier A se tait} & (-0.5, - 0.5) & (-10,0) \\ \text{Prisonnier A dénonce} & (0,-10) & (-5,-5) \\ \end{array} \]

En résumé

  • Quelque soit le choix de B, il est préférable pour A de dénoncer (symétriquement pour B) ;
  • Malgré l’intérêt collectif de coopérer, les individus ont un intérêt individuel à agir de manière égoïste.

Le malthusianisme

Hardin pense que la seule solution à la tragédie des communs est une réduction de la population mondiale, selon les principes malthusiens.

Si elle n’est pas freinée, la population s’accroît en progression géométrique. Les subsistances ne s’accroissent qu’en progression arithmétique… Les effets de ces deux pouvoirs inégaux doivent être maintenus en équilibre par le moyen de cette loi de la nature qui fait de la nourriture une nécessité vitale pour l’homme.

Extrait de Thomas Malthus (1798), An Essay on the Principle of Population

L’économiste anglais Thomas Malthus (1766-1834)

L’économiste anglais Thomas Malthus (1766-1834)

La trappe malthusienne

Définition

  • Le malthusianisme est une théorie selon laquelle la croissance démographique tend à dépasser la croissance des ressources disponibles, conduisant à des famines et des conflits.
  • Toute amélioration des conditions de vie conduit à une augmentation de la population et annule les bénéfices de cette amélioration.
  • La trappe malthusienne: les populations restent piégées dans un état de pauvreté.

La solution malthusienne proposée par Hardin est donc de limiter la croissance démographique (pour sortir de la tragédie des communs).

La trappe malthusienne

Source: Bolt et Zanden (2023), Maddison Project Database

Source: Bolt et Zanden (2023), Maddison Project Database

Limite du malthusianisme

Faut -il réduire la population mondiale pour résoudre la crise écologique ?

  • Les faits contredisent le principe malthusien:
    • Révolution industrielle et croissance de la productivité
  • Les émissions augmentent dans les pays où la population stagne voir diminue
  • Ignore l’inégale répartition des émissions entre pays et individus
    • L’essentiel des émissions provient d’une minorité riche dans des pays développés
  • Politiques de contrôle démographique inefficace ou moralement discutables

Solutions

Gestion publique

  • Les problèmes posées par les biens communs sont proches de ceux posés par les biens publics:
    • Santé, défense, éducation, infrastructures, etc.
    • Il n’y a pas d’incitation individuelle à contribuer à la production de ces biens
    • Prise en charge par l’Etat de la production de ces biens
  • Exemple:
    • Parc nationaux
    • Réglementation de la pêche, de la chasse, de la pollution
    • Taxes et subventions

Solutions

Privatisation

  • Transformation des biens communs en biens privés:
    • Attribution de droits de propriété exclusifs sur la ressource
    • Incitation à préserver la ressource car son propriétaire subit les coûts de sa dégradation
  • Exemple:
    • Privatisation des terres agricoles anglaise à partir du 16ème siècle
    • Exemples de mises en marché de droit à exploiter/polluer (pêche, émissions de CO2)

Solutions

Une troisième voie: la gestion collective par les utilisateurs eux-mêmes

Nous avons constaté que les utilisateurs avaient créé des règles de délimitation pour déterminer qui pouvait utiliser la ressource, des règles de choix relatives à l’emplacement du flux d’unités de ressources, ainsi que des formes actives de surveillance et de sanction locale des contrevenants aux règles

Source: Elinor Ostrom, Beyond Markets and States: Polycentric Governance of Complex Economic Systems, Nobel Prize Lecture.

L’économiste Elinor Ostrom (1933-2012)

L’économiste Elinor Ostrom (1933-2012)

Conclusion

En résumé

  • Les biens communs sont des ressources partagées, rivales et non-excluables.
  • La tragédie des communs illustre les risques de surexploitation de ces ressources en libre accès.
  • Le dilemme du prisonnier illustre comment des comportements rationnels individuels peuvent conduire à des résultats collectifs sous-optimaux.
  • La crise climatique et écologique actuelle peut être vue comme une tragédie des communs à l’échelle planétaire.
  • Plusieurs solutions théoriques existent pour gérer les biens communs (gestion publique, privatisation, gestion collective décentralisée).

Prochaine séance: les politiques climatiques

Références

Bolt, Jutta, et Jan Luiten van Zanden. 2023. « Maddison Project Database, version 2023 ». Maddison Project. https://www.rug.nl/ggdc/historicaldevelopment/maddison.
Hardin, Garrett. 1968. « The Tragedy of the Commons ». Science 162 (3859): 1243‑48. https://doi.org/10.1126/science.162.3859.1243.
Malthus, Thomas Robert. 1798. Essai sur le principe de population. Londres: J. Johnson.
Ostrom, Vincent, et Elinor Ostrom. 1977. « Public Goods and Public Choices ». In Alternatives for Delivering Public Services: Toward Improved Performance, édité par Vincent Ostrom et Charles M. Tiebout, 7‑49. Sage Publications.